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La touche Gould



Francesco Tristano Schlimé grave les Variations Goldberg en hommage à Glenn Gould


Aujourd'hui nous sommes entrés dans l’ère du bien-pensant musical. Un Glenn Gould aurait actuellement du mal à se faire une place au soleil. Ils sont de plus en plus nombreux, les jeunes pianistes piégés par l’esprit de compétition, par une lutte sportive sans merci et anti-musicale, dont le résultat le plus affligeant est un nivellement tous azimuts du goût.

Heureusement, la personnalité de Francesco Tristano Schlimé est telle qu’elle entre naturellement en fusion avec la musique et que, même couvert de premiers prix de piano dès son plus tendre âge, elle secoue le carcan de la pensée unique, transcendant le stéréotype de la « bête à concours ». Chicho - pour les intimes - possède le feu de Dieu. Condition sine qua non pour s’attaquer à une partition aussi mythique que les Goldberg, et ce à un âge où d’autres jouent encore à la Playstation. Malgré une tension intérieure palpable, avec un sacré toupet, sans attendre, comme nombre de ses confrères, l’âge mûr, il relève le défi, réinventant le texte dans une telle fantaisie inspirée qu’on finit par l’écouter, lui.

S’il fallait chercher une filiation spirituelle, on pense évidemment aux Variations « Gouldberg ». Et ce n’est pas le fruit du hasard, si l’album a été publié vingt ans après la disparition du génial Canadien, lequel avait mis tout en œuvre, techniquement et musicalement, pour que cette « somme » (écrite à l’origine pour rendre l’insomnie supportable à quelqu’un qui en souffrit sa vie durant) n’ait pas à pâtir des rides du temps. Aussi cet album se veut-il bel et bien un « hommage à Glenn Gould » (Schlimé, Livret d’accompagnement, p. 20)

Et ça trace ! Avec une totale absence d’effort, même - ou surtout - dans les passages les plus fougueux. Sans pédale, sans rubato (sauf dans l’Aria), dans une clarté aux confins de l’ascétisme, la dureté un rien cliquetante, le staccato diabolique et les stériles poses ou agaçantes coquetteries d’ « intello » de l’idole canadienne en moins. Poète à fleur de peau, sachant faire rimer rigueur avec chaleur, Schlimé colorie, éclaire, assombrit les diverses tessitures de cette musique qu’il respire par tous les pores : c’est Rimbaud sur le tard !

Deux pièces, elles non plus piquées des vers, complètent l’album : la transcription par Naoumoff du choral pour orgue « O Mensch, bewein dein’ Sünde gross » BWV 622, ainsi que l’arrangement par le pianiste himself d’un autre choral fameux de Bach « Wachet auf, ruft uns die Stimme ». Tout cela, par la grâce d’un interprète hors pair, est terriblement excitant. Ainsi, l’on ne peut qu’admirer la limpidité des traits ascendants et descendants de la 23e variation ou l’équilibre des deux mains dans la 27e. Piquant les notes plus volontiers qu’il ne les lie (le canon à l’octave de la 24e variation), Schlimé n’oublie jamais de chanter, privilégiant la mélodie par rapport au rythme dans la 18e. Ludique dans les épisodes vifs (la 14e, ébouriffante), recueilli dans les passages lents (l’Andante de la 15e), toujours lucide et équilibré, il confère à la 25e variation la mélancolie crépusculaire d’un Nocturne de Chopin.

On est décidément loin des Goldberg travesties en musique de métronome à perruque. Ça respire, ça vit, ça chante sans détour, ça donne l’impression de découvrir la partition au fur et à mesure (les appoggiatures de la première variation, les trilles de la septième). Même si à 21 ans, le pianiste de chez nous n’ambitionne pas de donner un air d’éternité au monument fondateur que sont les Goldberg, il y a ici une manière de prendre possession de l’instrument, de donner vie au moindre élément musical qui demeure très attachante, très passionnante.

 

Sans prétendre percer définitivement - qui le pourrait ? - le secret de cette Aria de 32 mesures en apparence si simple, érigée sur une base à partir de laquelle Jean-Sébastien Bach va déployer un festival étourdissant d’invention et d’imagination, le jeune prodige luxembourgeois a raison de jouer la carte de la variété des couleurs, des différences de climats et de sensibilités, de la diversité du toucher, prenant par là même s distances par rapport à son maître vénéré et à son approche spartiate d’une œuvre énigmatique dont l’abstraction mathématique favorise l’émotion la plus authentique au lieu de la brider et dont les savantes variations autorisent justement toutes les exubérances.

Une leçon de piano, mieux, un voyage initiatique qui vous happe et ne vous lâche plus.


(José Voss, Lëtzebuerger Land, 15 octobre 2002)

 

(Les Variations Goldberg ont été enregistrées dans la Salle de Concert Philharmonique de Varsovie du 22 au 28 mai 2001. L’image est correctement définie, offrant une bonne lisibilité et ne manquant ni de profondeur ni de transparence. Minutage :70’15. Le texte de présentation comprenant des notices sur l’œuvre et son interprète, agrémentée de larges citations de Thomas Bernhard, Nelson Goodman et Bruce Brubaker, est rédigé en polonais, anglais, français, et allemand. L’illustration de la pochette est l’œuvre de Tung-Wen Margue.)