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"J.-S. Bach à nouveau revisité"


Etonnante revisitation du Bach des sept concertos pour clavier et cordes joués en concert et enregistrés en « live » dans le cadre d’opérations transfrontalières de l’Arsenal !


METZ-ARSENAL. - La multiplicité des styles d'interprétation fleurissant depuis vingt ou trente ans, de ces pages, a plongé l'auditeur dans une véritable forêt musicologique. La restitution new-look des sept opus qu' en a proposé d'affilée le tout récent « The New Bach Players » (créé en juin 2002) s'impose comme un des arbres nouveaux qui ne la cachent pas. Voici le pur le fulgurant, l'olympien, l'idéaliste, le spartiate Francesco Schlimé qui vénère Glenn Gould (mort il y a tout juste vingt ans) et lui rend un hommage luxembourgo-belgo lorrain, en jouant cette intégrale sur le Steinway de concert de la Salle de l'Esplanade avec, autour, quatorze cordes internationales, debout, en demi-cercle.


Le mot clavier, chez Bach, doit être pris dans une acception très large puisqu'aussi bien le clavecin de Leonhardt s'est bien accordé aux confidentiels violons baroques du Collegium Aureum, et que le fulgurant grand-queue de Sviatoslav Richter brillait avec les archets modernes de l'or chestre russe de Kurt Sanderling. Quant au nombre des cordes, il varie selon la certitude des chefs qui les emploient. C'est dire le nombre infini de possibilités offertes aux artistes et aux accros de Bach. De plus, le monde musical est souvent partagé entre pro-gouldiens et anti-gouldiens. On sera gouldien ce soir, tout en pensant aux baroqueux intégristes qui auraient eu bien des raisons de mettre le feu aux poudres. La version Schlimé s'impose, qui n'occulte pas certaines autres, de référence . Il joue tout de mémoire, sans jamais utiliser les pédales, et entraîne ses archets vers une interprétation que l'on a pu qualifier de « mixte » mais qui appartient à cette nouvelle modernité, en dépit de quelques concessions aux canons du baroque. Le piano est moderne, le diapason est moderne, le jeu et les pizz. des cordes sont modernes. Et même si on relève l'emploi épisodique d ' archets à l' ancienne, de quelques ornements imités du XVIIIe siècle, certains appuis, renflement des basses, ponctuations courtes et sèches, piano sans pédales, on est plus vers le futur que vers le passé.


Il ne fait aucun doute que Francesco Schlimé s'est pénétré de Gould auquel d'aucuns l'ont comparé et en ont fait l'enfant d'âme, mais on ne peut parler d'identification, encore moins de mimétisme, l'approche digitale de ce jeune pianiste étant différente, sa tenue plus distante par rapport à l'ivoire, sa rythmique plus syncopée et comme adaptée du jazz à Bach, son legato plus en surface, voire en surface plane. Il est, certes, doué d'une sorte d'infaillibilité technique et musicale quand il déroule, le plus imperturbablement du monde, son ruban sonore effleurant souvent les touches, sans même imaginer que puisse survenir le moindre accident de parcours, l'impensable hiatus entre lui et l'orchestre dont il donne, mains levées, le départ, depuis son tabouret. Il aère beaucoup son clavier comme il aère ses cordes.


C'est un jeu zéphirien, cartésien, d'une fraîcheur respirée, d'une précision horlogère, d'un Bach roboratif, vivant dans sa Thébaïde paisible, rêvant d'une musique bien heureuse, sans épanchement, tourbillonnant de virtuosité aux allégros menés presto, ne se prenant pas la tête dans ses larghettos respectant davantage les prescriptions métronomiques, ouvrant, aux cadences, de petites fenêtres d'où s'échappent de légers rubatos. On est plus dans la perfection sonore que dans la profondeur. Entrerait-on dans une nouvelle sensibilité, disons une sensibilité post-moderne ? C'est bien la 1ère fois, à Metz, qu'on jouait d'une traite les 7 concertos. Même Gould n'en avait gravé que six.


Georges Masson in Le Républicain Lorrain, 11 octobre 2002