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Le retour du fils prodige

Francesco Schlimé et The New Bach Players rendent hommage à Glenn Gould


Malgré son âge précoce, Francesco Tristano Schlimé n’en est plus à ses débuts. N'avons-nous pas évoqué ici-même la grosse impression que le jeune loup nous avait faite dans le Troisième concerto pour piano et orchestre de Bartok, où il fit preuve, écrivions-nous, d'un «talent conquérant qui ne demande qu'à mûrir » (d 'Land du 30 mars 2001) ? Quelque 18 mois plus tard, à l'occasion du vingtième anniversaire de la mort de Glenn Gould, le prodige est revenu au pays - ce 5 octobre au Conservatoire de la capitale - pour y jouer l'intégrale des Concertos pour clavier et orchestre de J.S. Bach (BWV 1052-1058) avec l'ensemble « The New Bach Players » qu'il vient de fonder à New York et dont primus inter pares , il assure la direction – comme c’était la coutume à l’époque baroque- à partir du clavier. Un ensemble cosmopolite, puisque pour 17 instrumentistes on compte pas moins de neuf nationalités différentes.


Un rien, une raideur ici, trop d’empois là, et ces pages d’une fantastique vitalité, rapidement tourneraient au vide : elles deviendraient, comme le notait Colette, de « géniales machines à coudre ». On imagine l’infernal ronron ! Heureusement, vifs comme la poudre, ayant du tonus à revendre, notre jeune premier et ses amis proposent une lecture qui est tout sauf assommante. C’est la légèreté même, c’est ludique, virevoltant, d’une élasticité joyeuse. En dépit de contrastes dynamiques peu accentués, ça swingue un max’ au pays de Jazz-Sébastian Bach ! Ca irradie le plaisir de faire de la musique, de jouer les uns avec/pour les autres.


Les rythmes rebondissent, les phrases fusent, mais sans que les interprètes ne confondent vitesse et précipitation. De maintien souverain, de tenue maîtrisée, d’autorité classique qu’aucune virtuosité nombriliste ne vient oblitérer, les NBP ne dédaignent pas rompre des lances avec les idées toutes faites telles la vilaine habitude de houspiller le temps : à preuve les mouvements lents où leur déclamation sait faire ample, laissant le temps au temps.


Grâce à eux, papa Bach prend un sacré coup …. De jeune, perdant cette moue compassée, cette perruque scrogneugneu dont on l’affuble volontiers. Requinqué par cette cure de jouvence, le voici décapé de la gangue des siècles, tel qu’en lui-même, sensuel et vivant, un rien déboutonné, mais d’une roborative énergie.


Pour être tout à fait sincère, avec Bach joué sur piano moderne, on peut toujours craindre le pire (n’est pas Gould qui veut !). Et voilà que « Chicho », entouré d’une poignée de jeunes hommes et de jeunes filles enthousiastes dont l’aîné n’a pas 27 ans, la cadette à peine 18, tous musiciens jusqu’au bout des doigts, démontre par a+b que la querelle des instruments anciens contre les instruments modernes, si elle fut opportune (et Dieu sait si elle le fut), perd son acuité quand l’esprit souffle. C’est le cas. Et c’est un bonheur de chaque instant, même si d’aucuns trouveront que sept concertos en une soirée, ça fait menu étouffe-chrétien et ça finit forcément par être bourratif. Ce serait aller un peu vite en besogne en oubliant qu’au moins trois (peut être même cinq) de ces concertos pour clavier sont des transcriptions : du Brandebourgeois n° 4 , de concertos pour violon ou hautbois (d’amour).


En conjuguant l’aristocratie d’une technique supérieure et une expressivité qui se refuse aux effets faciles, le jeune prodige luxembourgeois a réussi à imposer un Bach exquisément chantant, d’une étonnante vitalité et humilité.


José Voss in Lëtzebuerger Land, 10 octobre 2002