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Entretien avec Loïc Serrurier



Lauréat du dernier Concours International de Piano XXème Siècle d'Orléans, Francesco Tristano Schlimé est une personnalité entière et profondément attachante. Par ses choix de répertoire, il se démarque, à à peine 23 ans, des autres pianistes de sa génération.

 

Rencontré à l'issue d'un récital inoubliable à Lille dans le cadre du Piano(s) Festival*, Francesco Tristano Schlimé a bien voulu répondre aux questions de abeilleinfo.com...

 

- LS : Francesco, à 23 ans à peine, votre palmarès musical impressionne et… déconcerte au premier abord ! De multiples prix dans des disciplines aussi variées que le piano, la musique de chambre mais aussi le jazz, l’improvisation, l’écriture ou le clavecin obtenus dans les plus grandes institutions (Conservatoires de Luxembourg, Paris, Bruxelles, la fameuse Juilliard School de New -York). Un parcours pour le moins atypique couronné en 2004 par votre victoire (plutôt écrasante, avec pas moins de 4 prix! ) au Concours International de Piano XXème Siècle d’Orléans. Quel regard portez-vous sur ce parcours pour le moins atypique, et quelles rencontres ont été déterminantes au cours de ces années ?

 

- F. S. : En fait, il s’agit d’un parcours assez progressif: Luxembourg, Bruxelles, puis Paris, New York pour finalement revenir en Europe, à Barcelone… Je dirais plutôt que ce sont les rencontres, qui, tout au long de mon parcours, m’ont marqué et m’ont propulsé vers ce que je suis aujourd’hui… À Luxembourg, j’étais élève du compositeur Claude Lenners en harmonie, contrepoint et analyse. C’est lui qui m’a fait découvrir, à l’âge de 11 ans, Chick Corea… À Paris, Émile Naoumoff m’a enseigné la musique dans la tradition de Nadia boulanger, une méthode pédagogique qui va au-delà des études pianistiques… Émile a été mon père spirituel, je lui dois beaucoup… À New York, j’étais fasciné par les cours de ‘répertoire du piano’ du pianiste américain Bruce Brubaker, mon dernier professeur en date (aujourd’hui encore, nous sommes en contact régulier). Brubaker m’a guidé dans mes goûts ‘extrêmes’ (renaissance, baroque, contemporain) et m’a encouragé dans ma démarche … Mais c’est également à New York que j’ai découvert d’autres genres musicaux, à savoir les musiques expérimentales, le free jazz, la fusion, la techno, l’électro-jazz, etc. NYC a été ma ‘grande claque’ pour ainsi dire… À Barcelone, je découvre une ambiance palpitante, une société ouverte… on est formé par les maîtres, et par les villes…


 

- LS : Au cours de votre dernier récital lillois, on vous a entendu mêler Frescobaldi à Berio, Bach à Francesconi. Ces programmes alliant musique ancienne et contemporaine ne sont pas sans rappeler, entre autres, les expérimentations de la claveciniste Elisabeth Chojnacka. D’où vous vient cette passion double pour des musiques historiquement si éloignées ?

 

- F. S. : Historiquement éloignées dans la musique instrumentale, certes… Mais au fond, et il convient de le souligner, les époques (pré)-baroque et contemporaine se rejoignent dans le sens où la musique est totalement abstraite (à quelques rares exceptions) et n’inclut pas d’éléments extra-musicaux. (les Américains parleraient de ‘programme music’)… Je perçois le XIXè siècle, le ‘romantisme’, comme une époque certes inévitable (sorte d’évolution logique) dans l’histoire de la musique, mais néanmoins révolue. Il semble qu’à partir des années 1950, les compositeurs soient revenus à des questions de base. Que vous raconte une sequenza de Berio, ou une toccata de Frescobaldi? Allez savoir…c’est beaucoup plus clair dans la symphonie fantastique de Berlioz, étant donné qu’il procure l’histoire littéraire à suivre. C’est une sorte de cycle que l’on peut aussi observer dans la musique électronique… En effet, la techno rappelle finalement les rythmes répétitifs et extatiques des sociétés tribales et réveille dès lors un sentiment tout à fait primaire pour l’être humain, et ce grâce aux nouvelles technologies, ce qui est d’autant plus fascinant !…

 

- LS : Et en tant qu’interprète de la musique ancienne sur piano moderne, que pensez-vous des arguments des tenants des instruments «d’époque» ?

 

- F. S. : Très intéressants, une démarche à suivre… j’ai joué du clavecin et j’en tire une grande inspiration (pour le répertoire tout comme pour l’articulation)… Il se trouve que je suis pianiste, donc je joue du piano… Je pourrais être claveciniste, percussionniste… disons que je suis…musicien. Toutefois, je tiens à préciser que je n’utilise pas de pédale dans le répertoire (pré) baroque.


- LS : Pouvez-vous nous parler de l’ensemble que vous avez créé, les New Bach Players ?

 

- F. S. : L’idée initiale consistait à offrir une nouvelle interprétation de Bach, tout en suivant quelques principes d’interprétation baroque (jeu sans vibrato pour les cordes, sans pédale pour le piano, ornementations, inflexions rythmiques des mouvements de danse etc.). Au-delà, les New Bach Players représentent une sorte de juxtaposition entre ‘ancien’ et ‘nouveau’, comme l’a démontré notre interprétation des Quatre saisons de Vivaldi qui, à l’exception du texte original que j’ai transcrit pour piano, contient des parties et interludes improvisés, des ‘excursions’, en quelque sorte, qui s’éloignent du langage baroque et touchent au jazz, aux musiques électroniques et spectrales. Il s’agit, en somme, d’une sorte de mise à jour de la pièce la plus écoutée et enregistrée du répertoire…

 

- LS : On vous voit également aborder le jazz au cours de vos récitals. Finalement, il n’y a qu’a « grand répertoire » que vous ne touchez pas ! On s’imagine pourtant qu’au cours de vos études, vous avez souvent du interpréter ces œuvres. Mais aujourd’hui, éprouvez-vous un réel désintérêt pour la musique du XIXème siècle ?

 

- F. S. : Disons que je préfère le petit répertoire! Pour des raisons que j’ai expliquées plus haut, je me sens beaucoup plus proche des répertoires ‘extrêmes’… Peut-être parce que mon âme d’improvisateur recherche une liberté beaucoup plus évidente dans de tels répertoires? Et puis n’êtes vous pas d’avis que bon nombre de pianistes se consacrent déjà au XIXe siècle? Je suis en faveur d’une démocratisation du répertoire…jouons, enfin (en 2005 !) des compositeurs marginalisés, des œuvres peu ou pas connues… En créant le Concours international d’Orléans, sa fondatrice Mme Françoise Thinat, en a fait une première; au programme figurent exclusivement des œuvres du XXe siècle. Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi de participer à ce concours.

 

- LS : Aujourd’hui, on voit de plus en plus de « spécialistes » de la musique ancienne et baroque (Harnoncourt, Minkowski) ou de la musique contemporaine (Boulez) se rediriger de plus en plus vers la musique du XIXème siècle, avec plus ou moins de réussite. Quel regard portez-vous sur cette démarche et à terme, pensez-vous intégrer ce répertoire à vos programmes ?

 

- F. S. : J’ai joué Brahms, Chopin, Liszt, Schumann etc. Si j’ai décidé de me spécialiser dans d’autres répertoires, c’est aussi parce que je me dis que je ne peux pas tout faire… Parallèlement à mes activités ‘classiques’, je joue du jazz en solo et au sein de diverses formations dont aufgang (duo de piano avec mon ami franco-libanais Rami Khalife), Out of Focus (trio acoustique créé a New York en 2003, rejoint depuis 2004 par le percussionniste et multi-instrumentiste Raimundo Penaforte), ainsi que Nu-Ground (sextet de jazz). Je m’intéresse depuis quelques années à la musique électronique (production et DJ’ing)… Au fond, je reste ouvert à tout. Un ami compositeur et jazzman sri lankais s’est récemment engagé dans la direction d’orchestre. J’ai hâte de connaître sa vision des symphonies de Beethoven, des poèmes symphoniques de Strauss !

 

- LS : En dehors des rencontres que vous évoquiez plus haut, quels sont les musiciens, et plus particulièrement les pianistes que vous appréciez le plus ?

 

- F. S. : (ordre aléatoire) Orlando Gibbons, Carl Craig, Joe Zawinul, Friedrich Gulda, Keith Jarrett, Johann Sebastian Bach, Chick Corea, Paco de Lucia, Johann Christian Bach, Autechre (Sean Booth et Rob Brown), Glenn Gould, Ravi Shankar, Luciano Berio, Camaron de la Isla, Oum Kalsoum, Paul Bley etc…

 

- LS : Pourriez-vous nous donner les programmes de votre tout premier concert public (quel âge aviez-vous alors ?)… Et du dernier ?

 

- F. S. : Premier récital public (16 mars 1995): Bach (partita n. 2), Mozart (sonate KV 457 et fantaisie KV 475) et Debussy (images- premier livre, 3 préludes, L’Isle Joyeuse). Le dernier: Lille piano(s) festival : Frescobaldi : 3 toccatas / Berio : sequenza (1965) & cinque variazioni (1952/3 rév. 1966)/ Bach : suite française n. 4 / Scarlatti : 3 sonates / Francesconi : mambo (1987)


abeilleinfo, 1 mai 2005, Loïc Serrurier