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Décoiffant ! 

 

NOM :Schlimé

PRÉNOMS Francesco Tristano

NÉ EN : 1981 SIGNE PARTICULIER :

Fait applaudir Frescobaldi dans les festivals de techno.




Accrochez-vous, ça va bouger, et en dehors des sentiers battus! Tout commence au Luxembourg, au début des années 1980, lorsque le petit Francesco Tristano Schlimé se laisse séduire par les Bach, Vivaldi et autres Ravi Shankar que lui fait écouter sa mère mélomane. L'enfant voudrait tâter de la percussion, mais comme il y a déjà un batteur à la maison, ce sera plutôt le piano, au conservatoire du Grand-Duché. A dix ans, première rencontre décisive : celle d'Emile Naoumoff, venu donner une masterclass. Après l'avoir entendu, il encourage le jeune pianiste à improviser ou à composer, activités auxquelles Francesco se livre, déjà, très naturel­lement. «C'est l'avènement de la musique enregistrée qui a instauré cette curieuse séparation entre compositeur et interprète, auparavant, on était simplement musicien», s'avise celui qui a refusé de choisir.

De Naoumoff, après avoir suivi les cours à Gargenville, Schlimé se souvient d'un enseignement global, hérité de Nadia Boulanger, qui mêlait analyse, interprétation, chant, harmonie. Ensuite, après un petit tour par Bruxelles - où il obtient bien sûr un premier prix de piano -, l'adolescent réalise son rêve : s'installer à New York, élève de la pres­tigieuse Juilliard School. C'est là qu'il va rencontrer son deuxième mentor en la personne de Bruce Brubaker, atypique professeur de musique de chambre qui organise des récitals de piano contemporain accompagnés de vi­déos ou de danseurs. La richesse culturelle de la mégapo­le va nourrir profondément le jeune homme. En duo avec son ami Rami Khalifé, il parvient à organiser les premiers concerts d'improvisation jamais donnés à la Juilliard. « Dans "conservatoire", il y a une notion de conservatisme que j'ai voulu bousculer. »

« Les concertos, ça swingue! »

 

Si le répertoire romantique ne l'attire pas («beaucoup de pianistes s'y investissent déjà très bien»), Schlimé se passionne pour le baroque. Envoyé à Cracovie jouer les Variations Goldberg, le pianiste en revient avec un enre­gistrement, son premier disque, produit par la branche polonaise d'Universal, subjuguée. Le même label éditera l'intégrale des Concertos pour clavier du Cantor, enregis­trée à Metz avec les New Bach Players, des amis qu'il dirige du piano. « C'était un hommage à Glenn Gould, que j'admire. Et puis, les concertos, ça swingue! » Après cinq ans aux Etats-Unis, Schlimé quitte New York en 2003 et s'installe à Barcelone, pour le climat et la modernité. Il y débarque en touriste, mais se fait vite une place dans le mi­lieu musical avant-gardiste. Là encore, il tente de sur­prendre son auditoire, se lançant dans de très appréciées «improvisations frescobaldiennes » lorsqu'il participe à un festival de musique expérimentale. L'an passé, ce héros de notre temps se présente à un concours - (de premier et, j'espère, le seul de ma carrière ». On ne s'étonnera pas qu'il ait choisi la compétition orléanaise dédiée à la musique du xxe siècle, dont il passe le premier tour en jouant une Chaconne qu'il a composée pour l'occasion. «Je me suis dit : tiens, voyons comment ils vont prendre ça... » Il faut croire que le jury l'a bien pris, puisque Schlimé rafle quatre prix, dont le premier. Ce qui lui ouvre à nouveau la porte des studios, où il enregistre l'intégrale du piano de Berio. Le CD vient de sortir chez Sisyphe et prélude à une actualité discographique chargée. Pour un label alternatif, In Fine, ce musicien inclassable vient de graver quelques-unes de ses improvisations. Paraîtront aussi les Concertos en sol de Prokofiev et Ravel, dirigés par Mikhail Pletnev. La rencontre mérite d'être racontée : à quinze ans, Schlimé a été invité à donner des concerts en Russie. Il fut accueilli par l'ambassadeur du Luxembourg, ancien élève de Gieseking, excellent pianiste qui lui présenta Pletnev. Entre les deux interprètes, une complicité s'est immédiatement développée. Schlimé doit à son aîné sa plus grande émo­tion musicale, «des Tableaux d'une exposition qui avaient la force, la beauté et la magie d'un film de Kubrick». Il fau­drait aussi parler de Pascal Dusapin - «encore un intel­lectuel qui me fascine» -, dont Schlimé sert si bien la musique (cf le compte rendu de Piano(s) Festival dans notre no 526). Et également de Friedman, Clara Haskil ou Samson François, interprètes qu'il vénère. Sans oublier, cela étonnera moins, Friedrich Gulda, «qui avec beaucoup de prémonition a voulu lutter contre les clivages insensés que nous connaissons aujourd'hui». Quand on écoute Francesco Tristano Schlimé, on se dit que la relève de l'iconoclaste pianiste autrichien est assurée.


Diapason, décembre 2005/19, Jérôme Bastianelli