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Inauguration des orgues Schuke de la salle philharmonique à Luxembourg


Mariage arrangé entre piano et orgue

Francesco Schlimé se produit de concert avec Thierry Escaich

 


Programme riche, éclaté et néanmoins unitaire lors du concert-événement de Francesco Schlimé et Thierry Escaich dimanche soir à la Philharmonie, où orgue et piano tissèrent des accords majeurs.

Evénement musical hors pair, la confluence entre l'art consommé d'un Thierry Escaich et la spiritualité mise en scène de Francesco Schlimé signa un certain nombre de connexions bien vivifiantes: l'émancipation du Festival de Dudelange d'abord qui n'eut pas peur de troquer l'auguste noblesse de son Stahlhuth contre la bondissante agilité de sa jeune consoeur, filiation organisatrice ensuite entre la bouillonnante équipe dudelangeoise et sa plus placide aînée de Luxembourg, rencontre enfin entre des frères aussi dissemblables que celle suggérée par la ferveur sensuelle du piano et l'abstraction plus décantée de l'orgue.


Impossible de relater par le menu la longue série de découvertes et d'heureuses surprises qui ont surgi tout au long d'un programme riche, éclaté et néanmoins unitaire, à la faveur notamment des nombreux atomes crochus que les deux musiciens ont su mêler à leurs envies créatives.


Le «Diptyque» de Jean Langlais nous offrit une entrée en matière des plus nourrissantes, faisant succéder à un épisode plutôt respectueux de l'idiome particulier de chaque instrument un versant nettement plus allègre qui entraîna dans la même contagion pianistique un orgue incroyablement versatile.


La confrontation se fit symbiose dans les «Duos» de Widor, au début délicieusement ciselés par la voix murmurée d'un piano se détachant de la suavité digne d'un orgue de salon. Plus tard, l'organiste déploiera des trésors d'imagination pour que son jeu pourtant pointu ne gêne aux encoignures l'hédonisme souriant de son partenaire. L'art supérieur ne réside-t-il pas aussi dans cette prodigieuse capacité à transformer en joyaux d'une grâce ineffable ces miniatures mineures dans l'oeuvre du grand symphoniste?


Haletante chevauchée

Les «Masques» de Debussy, précédés d'une improvisation parfaitement en phase, révélèrent un Francesco Schlimé étonnant de maturité face à la difficile alchimie de cet autre maître français.


Véritable symphonie pour orgue et piano, «Choral's Dream» de Thierry Escaich exposa un bel exemple de cette énergie peu commune que sa syntaxe bousculée est susceptible de faire éclore avant de se retirer dans les limbes oniriques d'où elle était issue. Il appliquera également ce progressif «perdendosi» à son improvisation sur «Wei meng Mamm nach huet gesponnen», péroraison consécutive à un grand crescendo lyrique, une invraisemblable chevauchée haletante


«Glasperlenspiel» rendit à l'orgue son legato traditionnel, coulé dans un bien séduisant discours orienté vers l'orgue mystique. Sur ce tapis se greffa un piano essentiellement discontinu, hiératique, interrogateur. Quant à la réponse, il fallut attendre la section finale, étonnante de consonance, les ruades pianistiques glissant imperceptiblement vers l'orgue qui conféra comme un second souffle à l'instrument percussif.


Le détour, quelque peu atypique pour cette soirée, par la transcription d'une oeuvre de Liszt (final de «Mazeppa») renoua avec des structures harmoniques plus populaires et la nombreuse assistance salua frénétiquement ce revirement sans doute assez déclamatoire mais qui multiplia humour malicieux et force clins d'oeil.


Puisse autant de passion, déchaînée par des musiciens rivalisant d'inventivité et d'ingéniosité, faire jaillir des étincelles durables autour de l'inestimable cadeau dont cette soirée se proposa de marquer d'un mémorable point d'orgue les festivités inaugurales.


Pierre Gerges, Luxemburger Wort, La vie  culturelle, 16 novembre 2005